Thématique 3 : La culture scientifique a-t-elle sa place dans l’enseignement?

Qu’est-ce que la culture scientifique ?

Par Sylvain Guilbaud, journaliste

 « Au fait la culture scientifique, c’est quoi ? » La débat vient de commencer depuis quelques minutes seulement dans l’atelier du colloque des acteurs du numérique et de l’éducation en sciences et cette interrogation est déjà lancée. Derrière les tables rassemblées en cercles, une dizaine d’enseignants-chercheurs et d’acteurs du domaine prolongent la discussion entamée le matin lors de l’introduction des thématiques. L’interrogation peut sembler naïve, ou évidente, mais elle est fondamentale. La culture scientifique, est-ce un ensemble de connaissances ? Ou au contraire ce qui reste quand on a tout oublié ?

La notion n’est pas simple à cerner. Elle est polysémique. Une recherche a l’entrée « culture » dans le dictionnaire  mène d’une métaphore concrète (« action de faire germer, de labourer, de récolter ») à une signification abstraite (« ensemble des représentations d’une époque »). Face à cette définition vaste, il est tentant de vouloir préciser « culture scientifique », voire « culture scientifique, technique et industrielle ». Mais à chaque fois que l’on rajoute un qualificatif à un mot, c’est son sens qui se réduit. Or le sentiment  que la science fait partie intégrante de la culture est largement partagé. La séparation sémantique est factice. Autrement dit, « le boson de Higgs se situe sur le même plan que la princesse de Clèves ».

La science n’a donc pas de raison d’être tenue à l’écart de la littérature, de la musique, de la philosophie. La culture est un socle de connaissances communes à tout le monde. Mais il ne s’agit pas seulement de savoir et de vulgarisation. La culture scientifique n’est pas juste un objet de divertissement dont le but serait l’attrait des élèves vers la recherche. La science est aussi une valeur. Elle participe à la construction des êtres humains dont la mesure où elle offre la capacité de formuler des raisonnements logiques puis de les confronter à la réalité. L’apprentissage de la méthode scientifique est donc un élément primordial de la culture. Plus que le savoir technique, c’est cette capacité de tisser des liens entre les savoirs qui développe l’intelligence nécessaire à l’exercice de la citoyenneté.

Cependant, passées les portes de l’université où se tient le colloque, le divorce entre science et culture est flagrant. Si Goethe dissertait sur la théorie des couleurs, si Kant développait une théorie du ciel et de l’astronomie, ces passerelles sont aujourd’hui rompues. Cette rupture est récente – la deuxième moitié du XXe siècle – et elle est d’autant plus paradoxale qu’elle intervient au moment même où les sciences et les techniques prennent une place prépondérante à la fois dans notre vie quotidienne avec les nouveaux outils comme les smartphones ou internet ainsi que dans les choix politiques : nucléaire, gaz de schiste, OGM. Or la représentation des sciences largement partagée est celle de la vérité : depuis les « experts » jusqu’aux produits à l’efficacité « scientifiquement prouvée ». Cette vision, qui oublie la dimension de débat et de critique, est dangereuse. La culture scientifique, vue comme un moyen pour comprendre et appréhender l’environnement, est donc un enjeu actuel majeur pour la démocratie.

La culture scientifique a-t-elle sa place dans l’enseignement supérieur ?

L’école, le lycée, l’université. Au premier abord, ces lieux s’imposent à l’esprit quand on réfléchit à l’acquisition de la culture scientifique. Dans cette vision des choses, il y a bien sûr un curseur à mettre entre cette transmission culturelle et l’apprentissage du corpus technique et théorique qui constitue aussi la science.  Au lycée, le curseur se situerait ainsi plutôt du premier côté, pour développer l’attrait pour les sciences, en abordant des sujets modernes comme le GPS ou les systèmes de télécommunications actuels, tandis qu’à l’université, le curseur se déplacerait vers le corpus, sans que l’aspect culturel ne disparaisse complètement : des objets comme les quarks, les trous noirs, peuvent être abordés sans rentrer dans les détails pointus de la théorie.

Mais les chercheurs sont-ils les mieux placés pour parler de culture scientifique ? La question provoque. Certains affirment que l’enseignement des sciences est trop dogmatique et se résume à la présentation des lois auxquelles la nature est sensée obéir. Nulle trace des voies empruntées pour arriver à l’état actuel. L’amnésie constitutive de la science contemporaine – les références dans les articles de recherche ne remontent pas à plus de quatre ans – a certes était un moteur de la science, mais elle a engendré une hyperspécialisation qui escamote toute vision globale. Or prendre du recul est nécessaire pour développer un esprit critique.

Comment intégrer alors la culture scientifique dans l’enseignement ? D’abord en insistant sur l’histoire des sciences. Cependant, la culture ne se réduit pas à l’histoire, et il faut surtout éviter les poncifs comme Galilée et le lustre de la cathédrale de Pise ou Newton et la pomme. Si beaucoup de professeurs insèrent déjà des éléments de culture dans leur cours, cette partie est parfois jugée négligeable par les élèves car n’étant pas soumise à l’évaluation. En revanche, un cours dédié à l’épistémologie permet par exemple de « démonter » une découverte, ses tenants et aboutissants politiques, sociaux, philosophiques au-delà des résultats scientifiques. Surtout, l’implication des étudiants en les rendant acteurs se révèle efficace : des activités comme l’amélioration de pages Wikipédia ou les jeux sérieux sont des pistes intéressantes. Enfin, le contact des étudiants avec la recherche est important : rentrer dans un laboratoire est la meilleure façon de comprendre ce qu’est une expérience scientifique.

Ces solutions nécessitent d’une part un décloisonnement des disciplines à l’intérieur de l’université. D’autre part il faut favoriser la reconnaissance de la culture scientifique dans le travail de l’enseignant-chercheur. Mais au-delà, la culture scientifique s’entretient tout au long de la vie. En outre, pour qu’il y ait culture, il faut qu’il d’autres discours sur les sciences que celui des chercheurs. L’université ne peut donc pas être l’unique lieu de transmission. Les discussions transverses avec les différents acteurs, musées, CCSTI, associations de médiation, sont primordiales. Cette diversité, ces visions plurielles, sont nécessaires à l’émergence de citoyens « critiques de sciences ».

 

PODCAST de la Session

 

Interview de Claude Fabre sur la thématique « La Culture scientifique a t elle sa place dans l’enseignement ? »

 

Dossier documentaire

Aujourd’hui de l’école au lycée, les élèves suivent des enseignements obligatoires en sciences. La culture scientifique fait partie d’une des 7 compétence du socle commun que tout élève doit maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire. Cette culture scientifique dans l’enseignement secondaire ne vise pas à former des spécialistes mais à permettre aux élèves d’avoir une représentation cohérente du monde qui les entoure. Au travers de la démarche expérimentale, l’enseignement scientifique doit former à la méthode, l’esprit critique et susciter la curiosité. Par ailleurs, aucun enseignant ne peut ignorer qu’il se fait parfois vulgarisateur pour répondre à une question d’élève portant sur un domaine dépassant le cadre des thématiques enseignées. Qu’en est-il de ces notions dans l’enseignement supérieur ? La formation disciplinaire telle qu’elle est organisée dans les universités donne t’elle une place à la vulgarisation ? La culture scientifique a t’elle sa place dans l’enseignement supérieur ? Quelle place ont des actions comme la fête de la science se tenant sur les campus ou des prix remis à des initiatives de vulgarisation scientifique comme « le goût des sciences » ?
 

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