Thématique 2: Nouvelles formes de pédagogie: évolution ou révolution?

Quand l’enseignement fait sa révolution numérique

par Ismaël BERKOUN, journaliste

La scène se passe dans un des amphis de l’Université de Grenoble. Le professeur s’installe au bureau et questionne ses étudiants : « Combien d’entre vous ont leur smartphone allumé ? » Les étudiants, munis à 90% de smartphones, tablettes, et autres notebook, le sortent rapidement pour l’éteindre. Le professeur ajoute : « Surtout, vérifier qu’ils sont bien sûr ON, car on va en avoir besoin pour le cours d’aujourd’hui ». En effet, les petits appareils sont bourrés de notion de physique ou de chimie. En l’occurrence pour ce cours, d’un accéléromètre, élément essentiellement utilisé en physique expérimental.

Cette scène pourrait sonner comme pure fiction aux oreilles des habitués des amphis. Pourtant, l’arrivée massive et la démocratisation des nouvelles technologies obligent le corps enseignant à s’adapter, évoluer. Alors même que les professeurs pointent du doigt les soucis matériels, les difficiles organisations de TD… la technologie permet d’avoir dans la poche de véritables outils de laboratoire ! Le tout est de trouver la bonne manière, et surtout que les professeurs aient le soutien et la formation nécessaires à l’insertion des nouvelles technologies dans les salles de classe.

La nécessaire « transition technologique »

Évoluer et remplacer d’anciens outils pédagogiques par de nouveau est tout à fait normal. Comme le rappelle François Taddei, « l’invention du micro a permis d’atteindre un grand nombre de personnes lors des assemblées. Le numérique aujourd’hui le permet pour encore plus de gens ». Ce que reprochent certains enseignants, c’est le changement trop rapide, dans transitions claires. « On est passé du tous dans l’amphi au plus personne dans l’amphi grâce au numérique. Sans transition, sans connaitre les effets à moyen terme ou proposer des axes d’améliorations », rappelle un professeur.

Pour Jean-Marc Broto, président de la Conférence des doyens et directeurs d’UFR scientifiques, le
« changement est normal » dans l’enseignement. Et tout est question de son amplitude et de sa vitesse. Il y a 30 ans, dans son laboratoire de physique, il mesurait la vitesse et la trajectoire d’un objet en prenant des photos Polaroïd des courbes, puis les copiait sur papier calque pour calculer à la main les résultats. « Il y a 20 ans, la table traçante a révolutionné les laboratoires, car elle permettait un tracé direct sur papier millimétré, se souvient-il. Aujourd’hui, tout peut être simulé directement sur ordinateur, et donner instantanément des résultats d’expériences qu’on ne pourrait concrètement pas réaliser en laboratoire faute de place ou de moyens ».

Chaque changement, chaque nouvelle technique et technologie apporte son lot de petites révolutions au sein d’un labo. Et puis, avec du recul et du temps, ces nouveautés seront vues comme simple évolution.

Utiliser Wikipedia à des fins pédagogiques

La licence Frontière du vivant à Paris expérimente de nouvelles formes de pédagogie, en y incorporant au maximum les nouvelles technologies. Le responsable, Antoine Taly, assure que les 18 étudiants de la promotion apprennent à les utiliser efficacement, tout en acquérant des connaissances. Un exemple concret ? Wikipedia. « Avant, quand on faisait une recherche, on ne se limitait pas à une seule info : on consultait plusieurs livres, des articles, on recoupait… Ce sont des méthodes héritées de l’« avant internet » » explique-t-il. Or, aujourd’hui, les étudiants vont sur Wikipédia, sans développer ou sans chercher à aller plus loin.

Alors pourquoi ne pas utiliser leur propre technique pour les aider à apprendre de leurs erreurs et que celles-ci aient de répercussions positive sur les autres ? Les étudiants de cette licence

expérimentale ont eu pour exercice d’améliorer les pages Wikipédia de thèmes prédéfinis. Apprendre le fonctionnement d’un site collaboratif, comparer les pages françaises aux contenus des autres langues, vérifier les contenus non sourcés et y ajouter de nouveau… À travers cette palette de notions abordées, deux axes essentiels sont mis en avant : l’amélioration et la diffusion du savoir, et apprendre à utiliser efficacement les outils numériques.

Les MOOCs, l’outil numérique par excellence?

Savoir utiliser efficacement les outils numériques, c’est également être prêt à utiliser les MOOCs, ces cours massifs en ligne, ouvert à tous.

Même s’ils ont vocation à être multipliés, peu d’universités de par le monde en sont réellement équipées. Pourtant, les professionnels s’accordent pour dire qu’ils doivent rapidement rejoindre la mallette pédagogique des enseignants, car c’est un outil essentiel pour développer la pédagogie. Les MOOCs apportent le savoir, les connaissances. En parallèle, le professeur a un rôle de mentor, de tuteur, de « celui qui a l’expérience et qui la partage ».

Dans l’idéal, le numérique doit permettre de décharger le professeur de missions secondaires, qui pèsent sur son travail de diffusion du savoir et de chercheur, pour mieux revenir aux origines de sa mission : accompagner les étudiants dans leur projet d’apprentissage. Se réinventer, se réorganiser, trouver l’équilibre entre la part numérique d’un cours et son application en TD sont les nouveaux défis de la société et de l’enseignement. 

 

PODCAST de la Session

 

Interview de François Taddeï sur la thématique « Nouvelles formes de pédagogie: évolution ou révolution? »

 

Dossier documentaire

L’évolution des modes de communication et la circulation en masse des informations, notamment via le développement fulgurant des nouvelles technologies, implique d’indéniables changements dans les formes de pédagogie. L’exposition des plus jeunes aux nouvelles technologies semble l’une des causes majeures de la crise mondiale de l’éducation. Avec l’essor et la démocratisation d’internet, l’accès à l’information est permanent et immédiat sans pour autant être pertinent ni source d’un réel savoir. Les travaux de François Taddeï, directeur du CRI (Centre de recherche interdisciplinaire à Paris) rejoignent un mouvement international qui s’est amorcé depuis quelques années et qui remet en question les méthodes pédagogiques classiques (beaucoup de théorie et peu de pratique) depuis le primaire jusqu’à l’enseignement supérieur. Des exemples divers d’appropriations réussies de l’utilisation de la culture numérique dans les apprentissages, émergent à travers les 4 coins du monde. Entre autres, les « jeux sérieux » (« serious game », « learning game ») font l’articulation entre motivation et apprentissage en développant la notion de plaisir. En classe de primaire et maternelle l’utilisation d’outils de communication tels que Tweeter peut constituer un point de départ stimulant pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. L’utilisation de supports pédagogiques en ligne associés à des réseaux d’entraide et d’échange, est exploitée via les MOOC (Massive Open Online Course) mais aussi dans des projets de « classe inversée » (« flipping the classroom », « blended learning ») dans lesquels on demande aux étudiants de réaliser un travail de préparation de cours à partir de ressources pédagogiques numériques (recherches, exercices, lectures..). C’est seulement ensuite, en cours qu’ils échangent avec l’enseignant et les autres apprenants. Il s’agit donc avant tout d’interaction : placer l’étudiant non comme simple spectateur mais comme acteur majeur de son propre apprentissage. La réussite de la formation des jeunes est un enjeu qui concerne toute la société car il s’agit de former les futurs actifs pour qu’ils puissent s’adapter à l’environnement toujours changeant.

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